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Lettre ouverte à la Ministre de l’Éducation

Longueuil, le 3 juin 2008

Madame Courchesne,

La Boîte à lettres (BÀL) ayant effectué plusieurs tentatives afin de vous rencontrer, nous avons décidé de vous écrire pour vous faire connaître notre point de vue concernant les besoins des jeunes en difficulté, dans la perspective de la sortie de votre plan d’action concernant ces jeunes. Depuis 25 ans, la Boîte à lettres a reçu plus de 1500 jeunes qui sont tous sortis de l’école à 16 ans avec des difficultés majeures en lecture et en écriture. Nous les accompagnons afin de les aider à sortir non seulement de leur identité d’analphabète mais de celle d’exclu qu’ils ont intégrées lors de leur parcours scolaire.

Si nous avions eu la chance de vous rencontrer, madame la Ministre, nous aurions aimé vous dire :

  • que les jeunes qui ont fréquenté ou fréquentent la Boîte à lettres proviennent de milieux défavorisés;
  • qu’ils ont tous été étiquetés dès le début du primaire (troubles de comportement ou d’apprentissage);
  • qu’ils ont tous cheminé dans des classes spéciales, un lieu d’exclusion, de rejet, de dévalorisation et de stigmatisation sur le plan identitaire;
  • que ces classes les ont conduits dans une impasse à la fin de leur parcours scolaire : aucun diplôme, en difficulté relationnelle et sans connaissances de base en français;
  • que les changements d’école imposés par l’administration scolaire ont été un des facteurs aggravants qui les ont menés à l’échec scolaire;
  • que la majorité des jeunes qui sont arrivés et qui arrivent à la BÀL sont analphabètes et en détresse psychologique après dix ans passés sur les bancs d’école.

À la BÀL, l’éducation doit être émancipatrice, inclusive, équitable et respectueuse de chaque enfant. De plus, pour nous il est essentiel de faire une distinction entre la vision de l’éducation et les moyens à mettre en place pour atteindre les objectifs reliés à cette vision. Cette distinction est primordiale afin de s’assurer que chaque moyen mis en place soit en accord avec cette vision de l’éducation.

Voici madame la Ministre, des pistes de solutions que nous aurions aimé partager avec vous. Pour susciter la réussite des jeunes en difficulté, qui très souvent proviennent de milieux défavorisés, nous pensons :

  • que l’école doit sortir de l’ethnocentrisme, c’est-à-dire qu’elle doit être consciente qu’il existe d’autres façons de vivre, d’apprendre et d’être en relation et d’en tenir compte. Les jeunes de la BÀL ont vécu un « choc de culture » (même s’ils sont, pour la majorité d’entre eux, d’origine québécoise) dès leur entrée à l’école et ont été rapidement jugés et étiquetés à partir de cette vision monoculturelle de l’école. Les liens entre l’école et la famille doivent être valorisés. La méconnaissance réciproque de ces deux milieux crée souvent des incompréhensions et nuit aux apprentissages des jeunes. La dernière Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) de 2003 révèle qu’au Québec, 50 % des personnes de 16 ans à 65 ans n’ont pas atteint le seuil critique d’alphabétisme pour fonctionner aisément en société… La majorité des parents des jeunes de la BÀL font partie de ces statistiques, l’école doit donc s’adapter à cette réalité;
  • que l’école doit être le miroir de la société que l’on souhaite. Les apprentissages ne se font pas uniquement par les matières transmises, mais également par les choix du système scolaire. Le système dans lequel les jeunes de la BÀL ont évolué a été jugeant, dévalorisant et les a exclus… ce qui a nui grandement à leur représentation d’eux-mêmes par rapport à leur capacité à apprendre. En plus, ces façons de faire sont intégrées inconsciemment par l’ensemble des jeunes. Voulons-nous former des adultes qui jugent, dévalorisent et excluent?;
  • qu’une relation de qualité entre le professeur et l’élève est essentielle pour les jeunes en difficulté. La dimension affective passe avant même la dimension cognitive. C’est pourquoi, pour l’équipe de la BÀL, le savoir-être du professeur est aussi important que son savoir et son savoir-faire;
  • que l’école devrait intégrer la notion beaucoup plus globale d’appropriation de la lecture et de l’écriture plutôt que celle d’apprentissage. En effet, cette vision tient compte de l’individu, de l’espace social dans lequel il évolue, des contacts ou non avec l’écrit et du sens donné à l’écrit, ce qui donne une vision du jeune en lien avec l’écrit beaucoup plus juste, que de le voir simplement qu’en terme de retard. La vision limitée d’apprentissage crée souvent des incompréhensions et a des répercussions importantes et très négatives chez les jeunes provenant des milieux défavorisés.
  • Enfin, nous aurions eu tant d’autres sujets à aborder avec vous…

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